« Présentée dans la soirée du lundi 2 novembre 2026 dans le cadre de la quatrième édition du Festival national du théâtre tunisien « Mawassem Al Ibdaa », la pièce « Sarab » propose une visio…
« Présentée dans la soirée du lundi 2 novembre 2026 dans le cadre de la quatrième édition du Festival national du théâtre tunisien « Mawassem Al Ibdaa », la pièce « Sarab » propose une vision théâtrale qui fait du désert bien plus qu’un simple lieu où se déroule l’action. Il devient un espace où les personnages éprouvent leur capacité à affronter le danger et à s’accrocher à la vie, au milieu de questionnements sur la liberté, la perte, la mémoire et la possibilité de trouver le salut. À travers les parcours de trois femmes réunies par une fuite loin d’une réalité cruelle, l’œuvre dépeint l’être humain lorsqu’il se retrouve seul face à la nature, à son passé et à ses peurs.
L’œuvre est produite par la société de production artistique « Fan Al Dhaftayn », avec le soutien du ministère des Affaires culturelles, et réunit Jalaleddine Saadi, Jamila Camara, Nozha Hosni, Kamel Zhiou et Khouloud Mouna. Le texte est signé Fawzia Dhaifallah, tandis que Hafez Khalifa en assure la mise en scène et la scénographie.
L’histoire commence avec les retrouvailles de trois femmes du désert, Matia, Tanira et Célia, dont les chemins ont été séparés par une tempête de sable. Elles se retrouvent dans une région isolée, privée des conditions les plus élémentaires de survie : eau, nourriture et sécurité. Chacune a ses propres raisons d’avoir quitté son milieu, mais la fuite de leurs expériences passées ne leur garantit pas un nouveau départ plus sûr. Elle les place au contraire face à un nouveau défi, où survivre devient leur première préoccupation.
L’histoire prend un nouveau tournant avec l’arrivée de Mesbah, un homme d’une cinquantaine d’années qui a acquis une grande connaissance du désert et de ses dangers durant son service militaire, accompagné de Takaâ, un jeune homme qui vit loin du mode de vie civil. Entre la volonté de Mesbah de leur offrir aide et protection et la réticence des femmes à dévoiler leur passé, une relation marquée par la prudence et la méfiance se noue. Le conflit ne se limite donc plus à la lutte contre la faim, la soif et les dangers du lieu : il met aussi à l’épreuve la confiance en l’autre et les limites du besoin qu’on a de lui.
Le spectacle place la relation entre l’individu et le groupe au cœur de sa construction dramatique. L’instinct de survie pousse les personnages à se protéger, mais la confrontation aux dangers les oblige à prendre conscience de l’importance de la solidarité et de l’action collective. Malgré leurs expériences et leurs positions divergentes, communiquer devient une nécessité incontournable, même s’il est difficile de bâtir la confiance tant chaque personnage porte les traces et les blessures de son passé.
Les histoires des trois femmes présentent des dimensions différentes. Matia, dont l’expérience est liée à la guerre et à la privation de liberté, reflète les effets de la violence et de la domination sur l’être humain et sur sa relation au monde qui l’entoure. Tanira incarne un autre aspect de la souffrance des femmes confrontées aux contraintes et à des conditions difficiles. Célia, quant à elle, quitte une relation amoureuse qui a pris fin, à la recherche d’une nouvelle chance. Sa grossesse devient liée à son espoir d’un avenir différent pour elle et son enfant à naître, avant que les événements ne tournent au drame : blessée par l’explosion d’une mine, elle perd son enfant.
Ce qui arrive à Célia marque un tournant dans le spectacle : le rêve de s’affranchir du passé se heurte à une réalité où les circonstances imposent leur cours aux personnages et les privent de la maîtrise de leur destin. La ressemblance entre Célia et la fille de Mesbah, une journaliste disparue dans le désert depuis des années après avoir été enlevée, ajoute aussi une autre dimension à l’histoire. Elle évoque la mémoire, la perte et la paternité, et révèle la persistance du lien avec les êtres disparus.
Le personnage de Mesbah dépasse l’image de l’homme expérimenté qui cherche à sauver les femmes et révèle progressivement des aspects plus complexes. Sa connaissance des pistes du désert et des champs de mines fait d’abord de lui une figure rassurante. Mais son passé militaire, révélé par l’uniforme dissimulé sous ses vêtements blancs, soulève des questions sur la nature du rôle qu’il joue. À la symbolique du blanc, associée à la sérénité et à la protection, s’oppose l’uniforme militaire, avec ses évocations de guerre et de violence. À travers ce contraste, l’œuvre interroge les frontières entre protection et exercice du pouvoir, ainsi qu’entre l’image du sauveur et son passé lié à l’institution militaire.
Dans « Sarab », le désert dépasse sa fonction de cadre pour devenir un symbole d’égarement et d’incertitude. L’immensité géographique n’offre pas tant aux personnages une liberté de mouvement qu’elle ne les place devant des choix restreints, transformant leur traversée en une forme d’enfermement. Les champs de mines renforcent ce sentiment : chaque avancée vers le salut devient une aventure aux risques mortels, évoquant la mémoire des guerres, de la colonisation et de la violence qui demeure présente dans les lieux même après la disparition de ses causes directes.
Les références aux mines, aux drapeaux noirs et à la guerre renforcent cette dimension et font passer l’œuvre du cadre des histoires individuelles à une réflexion plus large sur les traces laissées par les conflits et les pratiques de domination dans la vie des êtres humains. Cet espace qui semble ouvert et sans limites cache en son sein une histoire de violence, de disparitions et de pertes. Le mirage devient, quant à lui, l’image des rêves que poursuivent les personnages sans avoir la garantie de les atteindre, ni même la certitude qu’ils puissent se réaliser. Sur le plan esthétique, le spectacle a choisi de construire son univers visuel autour du désert, élément essentiel de l’image scénique et du développement de l’action. Les couleurs terreuses des costumes créent une harmonie entre les personnages et leur environnement, tandis que les vêtements blancs de Mesbah et l’uniforme militaire qu’ils dissimulent portent des significations qui dépassent leur fonction formelle. La création numérique contribue également à animer l’espace scénique grâce à des éléments célestes, comme les étoiles et la lune, dont les positions changent en parallèle des mouvements des acteurs, renforçant ainsi la sensation d’immensité et de transformation du lieu.

Parmi les autres choix artistiques qui distinguent l’œuvre figure l’usage du dialecte du Sud, dont les particularités sonores et expressives relient la langue à l’environnement où se déroule l’action. Ce choix donne à l’histoire une couleur locale marquée, sans pour autant en limiter la portée à un contexte géographique précis. Les questions soulevées par la pièce renvoient en effet à des expériences humaines qui dépassent les frontières du désert tunisien et touchent à des situations susceptibles de se reproduire ailleurs dans le monde.





